Les navigations,  Les préparatifs

Arrivée en Algérie

29/09 – En route vers Ténès

La navigation de nuit est de tout repos… malgré (une fois de plus) le moteur !

Au départ de Formentera il y avait peu de vent, à peine de quoi propulser le bateau à quelques 2 ou 3 kts.

Donc nous choisissons “l’option moteurs”, avec les voiles néanmoins, ce qui permet de faire gagner quelques dixièmes de nœuds.

La nuit est très noire au début (la lune ne s’est levée que vers 22h30). Ca rend la navigation plus belle :

  • un ciel étoilé de toute beauté ;
  • une extraordinaire bio-luminescence du plancton dans les sillages des hélices ;
  • un horizon indiscernable ;

Mais l’automne est bien là : il fait toujours bon, mais la nuit venue, il vaut mieux d’habiller chaudement.

La mer est très belle et ça ne changera pas jusqu’en Algérie : pas de houle ou presque rien, même quand le vent fait quelque excès… à à peine 10 kts : pas de quoi s’effrayer.

Il y a un peu de trafic maritime : des tankers, des cargos, qui vont vers – ou viennent de – Gibraltar. Le meilleur se nomme… Meerdijk : on prononce comme je le pense ?

30/09 – Dauphins !!! Poisson !!!

Lumière du matin

Au matin, à 7h00, réglées comme du papier à musique, les filles émergent à 8h30 / 9h00. Elles ont faim. Elles ont des trucs à dire et les disent. Elles s’ennuient déjà. Bref tout le contraire de ce que l’on souhaite lorsqu’on profite du lever de soleil après une nuit quasi-blanche.

Et là… “Dauphins !!!”. En fait, je ne le crie pas :Aurélie dort depuis peu et les filles sont encore en pyjama, à l’intérieur, sans gilet sur le dos.

Je les attrape par la main et nous filons devant : une bonne vingtaine de gros dauphins tracent la route devant le bateau, sautent, jouent avec la proue. Le spectacle dure une dizaine de minutes, puis ils disparaissent comme ils étaient arrivés : d’un coup ils ne sont plus là. Ils doivent poursuivre leur voyage.

 

Nouvelle requête de Brune : “Papa, la ligne !” Alors je jette la ligne de traîne. Il ne s’écoule pas 10 minutes avant d’entendre le “crrrrrrrrrrrrrrrr…” du moulinet. Là, pas de doute, au son du moulinet, ça n’est pas un simple maquereau. De plus, la canne est pliée en deux (c’est impressionnant, mais fait pour).

Je bondis sur le moulinet, resserre le moyeux, supprime le cliquet et je commence à mouliner. La bête approche ; elle sort ; je la jette dans un seau efficacement apporté par les filles ; je la gratifie (la bête, pas Brune ni Léonie) d’un bon coup de couteau dans le haut de la tête. Une magnifique bonite de plusieurs kilos !!! Ce midi, ce sera ceviche de poisson.

Un peu sanguinolant…
Miam !

Plus tard, nous remettrons la ligne à l’eau. Et là c’est une magnifique dorade coryphène. Malheureusement, je la sors trop vite de l’eau et la coquine parvient à se décrocher de l’hameçon. Pas grave : 1/ c’est le jeu ; 2/ c’était trop pour nous, nous aurions dû donner le poisson (c’est d’ailleurs le seul regret, on aurait amadoué les autorités avec).

Algérie en vue

Les tankers et cargos se succèdent… la route est fréquentée.

Roza A, cargo de 168m
Spiekeroog, cargo de 108m

Vers midi, l’horizon laisse apparaître les (petites) montagnes qui bordent la côte algérienne. Cela semble très beau.

Les côtes approchent : le haut est visible, de grands sommets dominent la mer… le bas est plongé dans la brume…

Algérie en vue

Puis on distingue enfin les détails : c’est peu urbanisé. On aperçoit le port de Tenes et la ville de Tenes sur une colline en second plan. Tout autour la côte est splendide : montagnes qui plongent dans la mer, phare et sémaphore perchés.

Le Cap Ténès
Cap Ténès

A quelques miles de Tenes, les gardes-côtes annoncent une position à la VHF :

– sailing yacht at position 37°13′ N 01°19′ E, this is Algerian coast guards, do you copy ?

Et je réponds :

– Coast guards, this is sailing vessel Moutik, Mike-Oscar-Uniform-Tango-India-Kilo…

Et ça continue : fréquence de dégagement, qui êtes-vous, où allez vous, quel équipage à bord, …

Puis devant le port, je contacte les autorités : feu vert pour entrer, direction le “quai Sud”.

Bienvenue à Tenes !

Le port est un grand bassin rectangulaire : les pêcheurs d’un côté (l’odeur de poisson est… présente !!!) et le port de commerce de l’autre, dont le quai Sud. Cette partie est quasi-vide. Deux cargos sont en train de vider leur chargement.

Manœuvre parfaite, nous sommes à quai vers 15h30, en “long-side”, derrière le remorqueur du port et la vedette des gardes-côtes. On pourrait loger 20 fois notre bateau.

C’est un port de commerce. Le quai est très haut, prévu pour des cargos. Heureusement, Moutik est très haut sur l’eau et arrive pile à la bonne hauteur. Les pare-battes vont souffrir : le quai est dégueux et bardé d’énormes boudins en caoutchouc noir, qui vont se régaler sur la coque de Moutik. L’eau est crade.

 

La dernière amarre est à peine souquée que les autorités sont là au grand complet. L’autorité du port (“la capitainerie”), la police, les gardes-côtes (“port control”), la douane, l’immigration. Sur le quai il y a une bonne demi-douzaines d’officiels en uniforme.

“Assalamu alaykum, bienvenue en Algérie”, suivi de la main droite sur le cœur et d’un large sourire. Poignées de mains généreuses.

Le représentant de la capitainerie me désigne les intervenants et m’indique la procédure. Il doit nous faire compléter des documents, collecter les identités, … puis ses collègues prendront le relais.

J’invite tout ce monde à monter à bord. Le cockpit est plein à craquer. Le pont était tout propre… il ne l’est plus, mais alors plus du tout, du tout : tous montent à bord avec leurs souliers bien cirés (je le reconnais, ils ont demandé s’ils devaient se déchausser, j’ai timidement dit non, en me disant que je n’allais pas les braquer).

L’imprimante achetée quelques jours avant le départ s’avère une libération : elle crache sans discontinuer des copies de passeports, de permis de navigation, de certificat d’assurance, … Le tampon du bord certifie tout cela.

Conseils aux navigateurs :

  • numérisez TOUT (passeport, visas, permis cotier/hauturier/radio, acte de francisation, attestation MMSI de l’ANFR, livret de famille, etc.) ;

  • munissez-vous d’une imprimante (portable, sur batterie, genre Canon IP110), de cartouches, de papier ;

  • faites faire un tampon du bateau qui fasse le plus officiel possible (logo, MMSI…) ;

  • prévoyez des impressions d’avance (on gagne du temps en sortant les copies des passeports déjà imprimées).

Finalement, nous ne remplirons que des formulaires plutôt courts.

S’en suit une (très) rapide inspection de la police : nous ouvrirons à peine quelques placards… moi qui m’attendais à devoir soulever des planchers, dévisser des cloisons, etc. j’en suis presque déçu.

Les officiels parlent français, bien pour certains, approximatif pour d’autres. Ceux-là basculent donc vers l’anglais de temps en temps. Ils parlent arabe entre eux.

Si nous avions préparé les copies (on le fera à l’avenir), tout aurait été plutôt rapide.  Mais là, ça n’est pas si long, et les demandes sont faites avec beaucoup de gentillesse.

Le sentiment final est qu’ils sont très gentils et polis et que les procédures d’entrées sont particulièrement simples. ATTENTION : nous avions préalablement obtenu, avant le départ, à Montpellier, et après de sérieuses souffrances (…) des visas de tourisme. Mais les questions initiales semblent indiquer que si nous n’en avions pas eu, les visas auraient été faits sur le champ et nous aurions pu circuler librement de la même façon.

A 17h, tout est terminé : nous sommes libres de circuler en Algérie !

Bémol…

Avant de poursuivre, une petite mise au point dans ce décor idyllique :

Le représentant de la police était… disons “limite”. Pas “limité”… non, il franchissait les limites de ce que l’on peut attendre de sa fonction.

Il a sagement attendu que tout ses collègues soient partis. Il avait semble-t-il soigneusement préparé son coup en sortant son formulaire au dernier moment.

Une fois seul, il nous a posé une question à propos de l’argent :

– Combien avez-vous ? (il parlait un sabir mélange de français et d’anglais).

Là je dis que je n’ai pas bien compris :

– C’est pour la déclaration aux douanes ?

Il poursuit :

– Oui, mais ça nous le feront demain matin, vous viendrez me voir et nous irons aux douanes ; mais là change money ?

Ouais, c’est clair, je crois comprendre. Je ne m’y attendais pas [je suis trop idiot : nous l’avions lu dans un guide] :

– Euh… Ben… Demain nous irons à la banque…

Mais le gars ne se démonte pas :

– Pas la peine, je peux vous aider, c’est mieux. Combien vous voulez changer ? … Bon venez me voir demain matin.

Du change au black avec un flic : y’a pas pire. Mais le type est tellement bien rodé qu’il me met dans un quasi-corner où il devient difficile de dire “non”.

Mais ça n’est pas terminé. Il embraye sur une question directe dans un autre registre :

– Vous n’avez pas du chocolat pour les enfants ?

Je suis trop content qu’il passe sur un sujet moins dérangeant…

– Aurélie, on n’a pas une boite de biscuit au chocolat… ?

Et Aurélie dit :

– Euh… Ah si…

Et elle s’empare de MA tablette, la seule qui nous reste, encore entière, que je conservais soigneusement au frigo. Du chocolat au noisettes, amandes et raisins… Pchitttt… Envolée… Elle est engloutie par la sacoche en cuir patinée du fonctionnaire peu scrupuleux.

Non content de son forfait, il passe à côté du panier de fruits… “j’aime bien ça”… “ici ça n’est pas encore la saison”…  Et vlan, il embarque une pomme !

Puis il continue sa fouille, il descend dans la salle de bain. Là il demande si on a une crème de beauté d’une marque inconnue. Aurélie est ferme : “non”.

Le type remonte et sort finalement du bateau. Je l’accompagne jusqu’au quai.

– Tu aimes le sport ?

Bon, je ne lis pas souvent l’Equipe, mais je dis :

– Oui, j’aime bien courir.

Et lui :

– Tu as des baskets pour courir ?

Là, je le calme tout de suite :

– Oui, je fais du 46.

Et paf, dans ta face ! Ca m’évitera de t’expliquer que mes baskets, j’en ai besoin, tu ne les auras pas. Va au diable, manger mon chocolat et ma pomme !

Première vision d’Algérie

Nous profitons de cette liberté pour aller faire une petite balade vers la place voisine, dans l’espoir de trouver un restaurant.

A la sortie du port, la route est trempée : une canalisation d’eaux usées a pété… l’odeur est pestilentielle.

La plage n’était belle que de loin. De près, c’est un mélange de sable et de cailloux… et de détritus en plastiques !

Aurélie est sortie en robe plutôt longue, mais avec le dos légèrement dénudé : ici les femmes sont couvertes jusqu’au sommet du crane.

L’impression générale est un peu dérangeante et donne raisons aux thèses de prolifération de l’Islam rigoriste dans les zones les plus populaires. Nous faisons demi-tour et nous réfugions dans l’enclos surveillé du port et de Moutik.

01/10 Visite de Tenes et environs

Le lendemain matin, réveil tard, mais pas si tard : ici, il y a une heure de moins qu’en Europe.

Le flic essaye encore de me soutirer le change. Sauf que là je m’y attends. Je ne me démonte pas, je lui explique que je préfère aller à la banque (…).

D’un coup de fil, il nous trouve un chauffeur : je ne doute pas qu’il touchera sa commission, mais là, c’est de bonne guerre, l’apport d’affaire est rémunérateur et ça n’est pas interdit par sa fonction.

Le chauffeur se nomme Youcef. Il parle parfaitement français et est une crème.

Il nous emmène en ville, à 5 minutes en voiture du port : balade sur ce qu’il reste des remparts avec vue sur le port, rapide tour à la banque pour changer de l’argent, long séjour au marché où nous trouvons poulet, fruits, légumes, …

Cette fois, Aurélie est couverte du menton aux pieds malgré les 28°C… et elle s’en mord un peu les doigts en croisant de nombreuses femmes, cheveux et chevilles au vent, bras nus.

En fait, contrairement à l’impression que nous avait laissé notre balade à la plage la veille au soir, les algériens sont plutôt ouverts. Les femmes travaillent et ne sont pas tenues de se voiler. On respecte les choix de chacun.

Youcef nous dépose dans un petit restaurant : salle avant pour les hommes, salles arrière pour les femmes seules et les familles.

Puis il nous emmène dans les environs, jusqu’au phare et au sémaphore du Cap Ténès.

Enfin, nous rentrons au port et au bateau, juste à temps pour une rapide séance d’école.

Gasoil à l’Algérienne

Ici, le pétrole est moins cher que l’eau.

L’occasion est trop belle : nous allons faire le plein, même si nous n’avons pas encore le réservoir vide.

Il faut aller à l’autre bout du port, dans la zone réservée aux pêcheurs, là où se trouve la “pompe”…

Ouais, parce que ça ne se devine pas de loin : ça sent beaucoup plus le poisson que le gasoil et pourtant, habituellement, l’odeur du carburant est plutôt tenace.

Nous attendons que les petits chalutiers laisse la place et nous nous collons au quai. Le tuyau coure sur des filets où finissent de pourrir quelques sardines. On a l’impression d’avoir le nez dans une boite d’anchois.

La foule se masse. Au pic, il doit y avoir quarante personnes en train d’observer le bateau, les petites, la manœuvre, …

On découvre la pompe… enfin le tuyau : il n’y a pas de pistolet ! C’est un tuyau, mal coupé, que l’on glisse dans le nable du réservoir de gasoil !

Alors je comprends pourquoi le type ne cesse de me demander combien (quel volume) je veux : pas de pistolet, pas d’arrêt automatique !

On commence le remplissage, Aurélie à l’oeil sur l’aiguille plutôt approximative de la jauge.

100 litres. 50 litres. 20 litres. Et splatch ! Le nable et le trop-plein dégueulent du gasoil. Le liquide légèrement visqueux et jaune se répend sur l’avant du pont. Le type qui tenait le tuyau en a plein les mains, mais ça ne semble pas le gêner. Il en a aussi plein les claquettes et en étale sur les passe-avants épargnés jusque là.

C’est dégueux de chez dégueulasse. Ajouter à cela qu’il est impensable de rincer avec l’eau du port : elle est presque pire.

Bienvenue en Afrique. Car oui, ça c’est l’Afrique !!!

Demain, nous quitterons le port tranquille de Ténès pour la plus grande ville de Mostaganem.

 

 

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