La vie à bord,  Les navigations

Bretonne en terre inconnue

Eric ayant conté nos divers aventures algériennes, je ne reviendrai pas sur le déroulé des événements.

En revanche, le peuple algérien mérite un article à part entière.

Fossé culturel

Pour moi, bonne petite bretonne au cœur de granite rose, les algériens sont une source inépuisable d’émotions variées.

Je passe rapidement sur le côté ubuesque de l’administration portuaire qui heurte mon cerveau gauche pour passer tout de suite à la notion de “proxémie”.

La proxémie en très résumé, c’est la distance que chacun instaure avec autrui en fonction du rapport qu’il a ou souhaite avoir avec lui : on parle de la sphère intime (non Stéf, pas celle de Rogé Cavaillès), la sphère personnelle, la sphère sociale et la sphère publique.

Et c’est bien là que le fossé culturel se fait ressentir entre moi et l’Algérie.

J’ai par ailleurs beau être mariée depuis quelques années maintenant, ce n’est que maintenant que je découvre tout le sens de l’expression “pour le meilleur et pour le pire”.

Le pire d’abord…

…ce sont effectivement une douzaine d’officiels qui débarquent dans votre logement à plus ou moins n’importe quelle heure du jour et de la nuit pour visiter votre chambre.

Sans manquer de vous claquer la bise avant d’entrer, tout en vous serrant la main et se tapotant le cœur.

En Bretagne, dans le meilleur des cas se sera une poignée de main ou un léger mouvement de haut en bas du menton pour signifier que vous venez de pénétrer dans ma sphère publique. Je vous ai vu, nous pouvons commencer à échanger, à distance. Pour la bise, et je dis bien LA bise pas les bises, il faudra attendre d’avoir prouver que vous étiez digne de confiance et progresser lentement mais sûrement jusqu’au cercle de la sphère personnelle.

Ici, une fois les formalités officielles terminées, lesdits officiels commencent à vous poser quelques questions informelles: et ça coûte combien un bateau pareil ? et vous avez emprunté combien ? sur combien de temps pour le payer ? Et vous êtes mariés ? Mais les filles elles vont bien à l’école quand même ?

Rien de bien méchant, mais une légère intrusion qui n’aide pas la bretonne à desserrer les dents.

Et c’est là que l’algérien décide de pousser plus loin le concept de la fusion des sphères! (clairement, le type qui a théorisé la proxémie, n’était pas oriental)

[l’officiel algérien] “Elles sont tellement belles les princesses!!! Je peux prendre une photo avec elles?”

[moi] “…………………………..” (à visualiser avec les muscles maxillaires bandés au max et les yeux exhorbités)

[lui] “Alllllééééééééé sivouplééééé! J’adore les petites filles”

[moi, intérieurement] “c’était justement le truc à ne pas me dire!!!!!!!!!!!!”.

Et comme je ne répond toujours pas, Brune prend l’initiative de poser tout sourire à côté du monsieur, ne voyant pas où est le problème et se disant, à raison, que plus vite se sera fait et plus vite ils partiront.

De l’autre côté, Léonie se cramponne à ma jambe et tente désespérément de disparaître derrière mes fesses généreuses en me répétant à voix basse “je veux pas je veux pas je veux pas je veux pas”. Eric me regarde, tout crispé, et m’envoie des regards qui hurlent “mais fais le! qu’on évite la fouille des fonds de cales!! Je tiens à conserver mon Meursault premier cru et ma dernière bouteille de Pech Celeyran (spéciale dédicace aux St. Ex.)!!!!”.

Je me fais donc violence, je traîne la patte et la bernique qui s’y est accrochée, je me pose à côté de l’officiel qui prend Brune sur ses genoux et “cheeeese”, c’est fini.

Arrrrrrgh j’aime pas j’aime pas j’aime pas.

Et c’est là que l’officiel algérien décide de me montrer ses enfants, surtout sa petite dernière…. Assia … et nous voilà remontant les 248 photos qu’il a prise depuis la naissance…heureusement pour nous, elle n’avait que 21 jours… quand on arrive à la photo prise une heure après la naissance, je crains le pire: “et là c’était à la sortie. vous voyez là ? c’est le haut du crâne avec ses petits cheveux !” Nooooooooon !!!! Heureusement nous nous arrêterons à la photo H+1.

Ce n’est qu’une fois que tout ce petit monde est sorti de ma sphère privée que je réalise qu’en fait ces gens sont d’une gentillesse et d’une générosité épatantes. Et que la famille et surtout les enfants, sont le bien le plus précieux qui soit en Algérie.

Pour le meilleur…

…il suffit de voir les sourires et les regards protecteurs que les flics les plus patibulaires peuvent adresser aux filles pour comprendre leur rapport aux enfants.

Un soir l’un d’eux a même “babysitté” les filles qui regardaient l’embarquement d’un ferry pendant qu’Eric s’affairait sur le bateau et que je faisais la cuisine.

En rentrant Léonie me dit “C’est marrant maman. Au début, le policier on aurait dit qu’il avait l’air très méchant et il avait même une cicatrice sur le visage. Mais en fait il était super gentil. Comme quoi, il faut pas croire !”

Ce même soir, alors que le ferry s’apprêtait à partir, un des marins du bord, qui était au 1er étage du ferry, a hélé un des marins qui étaient sur le quai pour lui lancer une pomme et lui demander de l’offrir aux filles. Et c’est là que je vois trois marins sur le quai se précipiter pour réceptionner la pomme et s’assurer, sans mauvais jeu de mot, qu’elle arrive à bon port. Les filles étaient aux anges.

Je peux aussi citer le patron du restaurant où nous avons déjeuner à Oran qui propose, clés à la main, de nous prêter sa voiture pour que l’on puisse aller se balader dans la ville.

Le boulanger qui insiste pour nous offrir le pain que nous venions lui acheter.

Le garde-côte qui, ayant entendu que Brune aimait les dattes, vient nous en offrir un gros paquet.

Le gardien de parking que nous soupçonnons de vouloir négocier un bakchich auprès de notre chauffeur de taxi, alors qu’il était en train de lui dire de bien prendre soin de nous et nous faire visiter les plus beaux coins de la ville pour que nous gardions un bon souvenir d’Oran.

Ou encore les ouvriers qui s’apprêtaient à rentrer chez eux et font demi-tour sur le quai pour nous aider à nous amarrer.

Sans compter tous les “soyez les bienvenus dans notre pays” prononcés avec l’accent de la sincérité.

Donc, non je ne serai jamais heureuse de voir des gens monter sur mon bateau avec leurs grosses pompes crasseuses sans demander l’autorisation, juste pour se faire un selfie ou un flic se servir dans mon frigo et mes placards.

Mais, même si je ne suis toujours pas très à l’aise quand la fonctionnaire du port se jette sur moi et les filles et nous embrasse comme du bon pain, la joue trempée de sueur; ou si Léonie risque la crise cardiaque quand la femme en Burqa, dont on devine à peine les yeux, lui caresse la tête et l’embrasse avant de me dire “elle est belle ta fille !!” en se mettant une main sur le cœur et l’autre, affectueusement, sur mon épaule, finalement les algériens nous donnent une leçon de générosité, de gentillesse et d’ouverture à l’autre.

Choukrane !

[Total : 3    Moyenne : 3/5]

7 commentaires

  • Ktou

    Quand on voyage, avec sac à dos et pas en hôtel 5*, on se rend compte i) qu’on ne sait pas grand chose des autres peuples, dont on imagine les réactions à l’aune des nôtres à leur place; ii) qu’on est plutôt trop méfiant car en fait les gens sont le plus souvent très gentils; iii) mais qu’on a peut-être raison, en particulier quand on est supposé avoir de l’argent…

    En tout cas on voit que les gens qu’on croit hostiles (parce que notre pays a été un affreux colonialiste) ne sont pas si rancuniers. ET SURTOUT que le pourtour de la Méditerranée est quelque chose de chaleureux. En fait, ce sont les sous qui gâtent tout…
    Te souviens-tu, Eric, de cette randonnée en chameau à partir de Tamanrasset? et de la descente du mont Ida en Grèce pour aboutir dans un restaurant si sympa?

    En fait le bon moyen de connaître un peu les gens est de rencontrer des intellectuels (par exemple des chimistes (!!!)); eux savent ce que nous pensons et craignons et peuvent nous expliquer en nous évitant les expériences trop surprenantes.

    Donc la gentillesse des gens ne me surprend pas tellement. Mais je ne pensais pas que les ports étaient si minables… Sans doute le Maroc sera plus engageant. Courage!

  • Stephanie

    Je ne sais pas ce que je préfère entre la spéciale dédicace à la reine de la schtroumpfette (i.e. Moi)…le Débrief en miroir d’Eric vs Aurelie …ou les souvenirs de voyage que ça réveille!!! En tout cas, sacré morceau l’Algérie, ça y est l’aventure démarre vraiment!

  • Gerard

    Très intéressant ton ressenti, Aurélie. C’est vrai qu’entre différences culturelles et préjugés il est parfois compliqué de « se rencontrer » sans les interférences que tu évoques.
    Ça me rappelle Lanza del Vasto (le pèlerinage aux sources) qui n’a vraiment commencé à rencontrer les gens, en Inde, qu’à partir du moment où on lui a tout volé et que, vêtu d’un simple drap il n’a eu d’autre choix que de se mettre au diapason local.
    En cela, ce que tu racontes de l’attitude des filles montre qu’elles sont parfaitement spontanées sans se poser toutes les questions que notre culture ou nos expériences engendrent.

    • Aurélie

      Je ne connaissais pas Lanza del Vasto et j’espère malgré tout ne pas avoir à subir le même sort! 🙂 Mais effectivement se confronter à cet ailleurs, nous force à une certaine mise à nue qui fait du bien. Quant à la spontanéité des filles, elle est encore plus marquante et rafraîchissante dans ce contexte que dans notre quotidien parisien. Un régal. J’espère les convaincre d’écrire leurs impressions que ce soir sur un journal ou sur le blog. En tout cas merci pour tes commentaires toujours aussi riches!

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